Unchained Melody
(parties 1 et 2)
par Mailys

 


 

jeudi 16 octobre

Mon salon

 

 

Il est quatre heures du matin et mon cahier reste désespérément vide. Alors histoire de le remplir, je vais griffonner quelques lignes sur mon manque d'inspiration.

Le voisin d'en face, un dingue d'informatique, ne va pas tarder à aller se coucher. Même lui a des horaires plus sains que les miens. Il va bientôt sortir sur son balcon pour fumer sa clope et me faire un petit signe. On ne s'est jamais parlé, aucun de nous deux ne semble en avoir envie, mais nous sommes un peu complices. Deux anonymes dans la  nuit. Chacun prisonnier de sa passion et de ses doutes, perdu dans son univers, chacun d'un côté de la rue Victor Hugo.

Et dire qu'adolescente je dormais dix heures d'affilés. Je parlais d'un sommeil bénéfique et régénérant. Je critiquais mes copains qui me réveillaient à deux heures et commençaient à raconter leur vie comme s'il était trois heures de l'après-midi.

 

 

J'abandonne mon bureau pour m'échouer sur le canapé. Je me suis forcée à rester assise au bureau en attendant l'inspiration. Mais je me doute qu'à cette heure tardive, l'Inspiration, comme la majorité des habitants de notre continent, dort paisiblement. Son agenda électronique clignote pour lui rappeler de passer chez moi mais elle l'a éteint en se disant que de toutes façons mon papier ne serait jamais fini à temps, donc autant me laisser me débrouiller et assumer les foudres de mon directeur comme une grande. Les grecs sacrifiaient des agneaux et versaient du lait de brebis et du miel au pied des statues dans les grottes du Péloponnèse. Ils s'attiraient ainsi les bonnes grâces des Muses. Mais quand dans mon épicerie j'ai demandé de mon air le plus innocent :

"Bonjour je voudrais un agneau vivant et 8 litres de lait de brebis..."

-Mais Mademoiselle !! Par Allah, vous êtes très fatiguée... Rentrez vous coucher... et qu'Allah me protége de la folie qui règne dans ce pays..."

 

 

Il est des lieux privilégiés où  rien ne peut vous atteindre. Le temps s'arrête et

vous goûtez pleinement à la sérénité. Mon appartement a été remeublé par une amie qui a lu tous les bouquins zen relatifs aux énergies de la maison.

Mon lit a donc  trois fois changé de place et je me suis achetée un nouveau canapé. Je ne sais pas si c'est son emplacement qui libère mon yin ou bien son prix exorbitant, toujours est-il que je me sens délicieusement sereine dès que je peux m'y attarder quelques instants. Une grosse couverture irlandaise forme comme un nid et recouvre le cuir marron. Ses accoudoirs me rappellent son prix mais en même temps me donne une certaine impression de luxe. Toute la décoration de l'appartement oscille entre l'ambiance zen et moderne, avec ses bougies et ses tapis colorés, et un grenier d'antiquaire. Certains coins de la maison sont tellement remplis de vieux livres et d'objets anciens que les gens n'osent pas s'en approcher. Depuis que Kylian est parti, la chambre est devenue proprement inaccessible. Il n'y a guère que la salle de bain qui échappe à l'invasion littéraire.

 

 

Je reprends mon stylo après un moment. Mon voisin a éteint la lumière. Seul l'ordinateur filtre encore sa lumière verte à travers la fenêtre. Je soupire. Il serait hypocrite de faire semblant de ne pas avoir pensé à mon ex. Même après quatre mois d'un travail intense sur moi-même pour ne pas l'évoquer en public, la fatigue me fait invariablement penser à lui au milieu de la nuit. J'ai successivement passé le stade de la colère, de la rancune, du désespoir noyé dans les pots de Nutella et de l'hystérie du célibat. Ceci est sans doute le pire moment de la rupture. Vous vous rendez compte que vous êtes libre, que tous les hommes attendent à vos pieds. Alors s'enchaînent les soirées, où votre rire exceptionnel fait le bonheur des foules. Puis suivent les retours de fêtes, seule dans votre voiture à murmurer pathétiquement le nom de votre ex, les yeux rivés sur votre portable...

A présent, le travail a remplacé les soirées mais la mélancolie est toujours là. Ce très cher Kylian... Je n'ai plus les larmes aux yeux en l'évoquant mais il me reste un grand vide. C'est une histoire terriblement banale. Nous avons rompu environ quinze fois. A chaque fois, nous étions soit-disant incompatibles, pas sur la même longueur, et néanmoins incapables de se passer l'un de l'autre. Quand, au bout de deux ans de "relation vouée au néant", nous avons visité notre futur appartement, ni lui, ni moi, n'y croyons vraiment. Mais ca fait du bien de rêver et nous avions sans doute besoin de stabilité. J'ai donc pris possession de mon actuel nid au 4eme étage d'un vieil immeuble face au Clain. Les doubles-vitrages m'empêchent d'entendre les oiseaux se nourrir au bord de la rivière mais ils me protègent aussi des trains qui passent sous mes fenêtres. Kylian faisait beaucoup de stages dans toute la France donc ses séjours à l'appartement n'étaient pas réguliers. Mais notre couple semblait s'accommoder de ce statut quo. Mes études requerraient toute mon attention et nous retrouver était toujours un moment de plaisir. Nos deux caractères similaires et têtus multipliaient les disputes mais une certaine harmonie nous liait.

 

 

Mais trop de personne m'ont fait remarquer que ma vie était parfaite. J'ai fini par y croire et là... Comme toutes les histoires d'amour, plus dure fut la chute. Ma rivale voyageait beaucoup, ils partageaient plus de choses visiblement et un soir, Kylian a débarqué à Poitiers

"Mon amour je tiens à toi plus que tout mais avec Eugénie, tout est différent. Nous partageons tant de choses. Elle aime voyager tout comme moi et je sens que nous sommes sur la même longueur d'ondes. Elle s'intéresse aux choses qui me passionnent.

-....

- Nous partons aux Etats-Unis. J'ai un stage là-bas et elle m'accompagne."

Quelques semaines plus tard il m'a rappelé, la voix brisée. Elle avait trouvé un chinois et est partie s'installer en Suisse. Kylian ne m'a épargné aucun détail de sa passion pour la demoiselle puis il est retourné au Canada pour se changer les idées. Voilà le résumé d'une histoire d'amour assez minable où les protagonistes ont beaucoup voyagé et dont il ne reste au final qu'un coeur brisé dans les marais poitevins. A cette époque je m'étais mise en tête d'écrire un essai sur l'amour, comme celui de Stendhal mais en montrant l'incidence de l'amour sur le destin du monde. J'ai finalement rangé ma thèse sur l'absolu amoureux et mes références à Ovide pour présenter une nouvelle sur le féminisme. Mes professeurs n'ont jamais remarqué mon chagrin d'amour mais j'en voudrais toujours à Kylian de m'avoir fait rater l'écrit philosophique du siècle.

 

 


 

 

Vendredi 17 octobre

le bus municipal

 

 

Un de mes écrivains préférés est Philippe Delerm. Il a écrit les plaisirs minuscules, un petit livre qui fait sourire en se disant que la vie est belle.

On a tous ses plaisirs quotidiens, des petits riens qui font se sentir bien. Le matin, et ce depuis que j'ai commencé mes études à Poitiers, je prends le bus pour monter en centre-ville. Rien de très original, si ce n'est que mon bus a des papillons sur ses fenêtres. Et pendant un quart d'heure, je voyage en compagnie de papillons multicolores qui voltigent sur les devantures des magasins, sur la tête des gens prisonniers de leur vie monotone. Parfois un autre car nous croise et une nuée de papillons autocollants se révèlent à moi.

C'est une bouffée de campagne avant de me plonger dans mon monde de travail solitaire.

 

 

Les astrologues ont l'habitude de distinguer le travail, l'amour, la santé et la famille. Il est assez rare que tous ces domaines soient en parfaite harmonie. J'ai toujours réussi professionnellement et eu une vie sentimentale assez catastrophique. Je me débrouille pour atteindre la place que je désire dans le domaine littéraire. Mes écrits sont appréciés par mes profs d'université et je ne désespère pas d'écrire un jour une critique remarquée. Mais cette semaine mon directeur de presse m'a commandé une étude sur les lettres de rupture dans la littérature. J'ai trouvé une tonne d'exemples. Dès le matin, je monte les escaliers jusqu'au centre-ville, dans la douceur du mois d'octobre. Je rejoins la médiathèque en passant devant les boutiques fermées et les quelques églises de la ville. Là, le responsable du département des fonds anciens, qui est le premier à arriver, vient m'ouvrir la porte.

Et pendant deux heures, les rayons de la bibliothèque sont à moi. Il est rare que d'autres personnes arrivent avant la fin de la matinée. Bref je suis libre de trouver mon bonheur. Mais je n'ai pas de fil conducteur pour en faire une synthèse intéressante. La seule idée qui me trotte dans la tête est la lettre de rupture des Liaisons dangereuses. "On s'ennuie de tout mon ange, ce n'est pas ma faute..."

 

 

Il existe de nombreuses lettres de rupture, c'est sans doute la pire façon de rompre. Je trouve ca lâche. Mais tout le monde n'a pas l'honnêteté de se déplacer. Le plus passionnant aurait été de rechercher les lettres d'amantes éplorées. Celles qui supplient et noircissent des dizaines de feuilles avec des déclarations pathétiques que l'autre lit avec indifférence. J'ai déjà reçu une lettre de ce genre au lycée. Il s'appelait Marc, notre aventure a duré un mois. Un mois d'un amour platonique qui me faisait passer le temps. J'ai été assez ignoble avec lui mais on est tous comme ca au moins une fois dans sa vie. Son intérêt me flattait, sa lettre m'a émue. Trois jours après l'avoir plaqué, je me trouvais quelqu'un d'autre. Ce que les gens oublie souvent, c'est qu'ils ont beau tenir à quelqu'un et vouloir une relation sincère et merveilleuse, il y a de grands risques pour qu'ils ne soient qu'un "Marc" pour cette personne. J'ai été le "Marc" d'au moins deux garçons dont un a eu sa lettre pathétique. Pour l'autre, j'étais suffisamment désabusée pour ne pas espérer le récupérer avec une esbroufe littéraire.

 


 

Mardi 28 octobre

Escaliers de la gare

 

 

Mon essai a été refusé. Moi, lectrice assidue des Liaisons dangereuses, je n’ai pas été capable de pondre un texte corrosif sur la rupture. Ni mes lectures, ni mon expérience personnelle, pourtant riche en échecs sentimentaux, ne m’ont été utiles. Mon professeur s’est contenté de me lancer un regard noir :

« Après un retard de deux semaines, votre écrit est méritoire mais pas salutaire. »

J’ai ravalé mon orgueil blessé, me suis affublée de mon sourire le plus commercial et je suis sortie de l’université. Depuis la prépa, je possède une manie qui est de regarder dans le dictionnaire dès qu’un mot ou une expression me paraît suspecte. Ce qui n’était au début qu’un jeu entre colocataires est devenu un réflexe d’intello torturée.

Méritoire : digne d’estime, de récompense, louable.

Salutaire : qui a une action favorable, bienfaisant.             (Petit Robert)

Mon très émérite professeur a fait une faute de vocabulaire. Il aurait dû employer « salvateur ». Cette erreur ne me remonte pourtant pas le moral. Je n’ai plus rien à faire dans cette ville, il fait trop chaud, aucune de mes amies ne répond au téléphone... C’est décidé, je vais profiter du vent glacé de Normandie pendant quelques mois. 

 

 

Dédaignant le bus, je prends les escaliers qui longent les murs de la citadelle pictavienne. Je descends lourdement les marches, ralentie par mes gros sacs. Ils contiennent plus de livres que de vêtements. J’arrive à la gare et demande le premier train pour Paris. Le « chong » du billet qu’on composte me fait cligner des yeux. Il sonne comme un adieu mais évoque également une sorte de triomphe, le bruit d’une épée à bout de force qui frappe l’autre en une botte décisive. Je quitte le théâtre de mon récent échec pour commencer une autre bataille au pays de la pluie. Jetant un coup d’œil sur un couple visiblement en apnée, je griffonne dans ma tête le plan d’un essai sur « la rupture à  la gare ». Si c’est pas du surmenage, cette obsession de la rupture... Il est temps que je rentre dans ma province natale pour me ressourcer.

 

 

Comme pour approuver, la voix féminine d’une employée de gare annonce l’arrivée du train à destination de Paris-Montparnasse. Etant enfant, je rêvais de devenir  la Voix d’une gare. Je m’imaginais annoncer les départs, les arrivées, les précautions d’usage, en prophétesse bienveillante, diffusant mon savoir aux voyageurs désorientés. Je parvenais d’une voix enjouée à diriger les trains à travers les poétiques villages français. Ayant plus tard découvert les gares parisiennes, la Voix mythique tombée de son piédestal ne cessant de s’excuser des retards et des menaces terroristes, je  privilégiais les gares de provinces. A contrario, la voix d’une hôtesse de l’air me semble vulgaire. Une fois dans l’avion, les voyageurs connaissent leur unique destination et les risques qu’ils prennent ainsi perdus dans ciel. L’hôtesse a un rôle principalement esthétique, donc limité. Sa façon de désigner les issus de secours ne rassurent personne. Elle n’est qu’une modeste partie d’un tout plus mystique, l’avion lui-même. La pureté invisible de la Voix de la gare est, quant à elle, le siège de réseaux multiples, d’un incessant renouveau.